Avant,
il y a quelques semaines et depuis des siècles, avant, j'étais prof.
Un jour de l'année scolaire 2010-2011
J’ai vu beaucoup de monde partir du collège.
C’est toujours sans retour. Je sais comment ça fait ici quand ils n’y sont
plus, mais je ne sais pas comment c’est là-bas quand on n’est plus ici. Ca
ressemble à l’idée que je me fais du départ d’Orphée ne devant surtout pas se
retourner, sauf à perdre son aimée. Rien ni personne autour ne me pousse
dehors, cela dit. Au contraire, et c’est ce qui rend l’affaire si difficile.
Tout m’encouragerait plutôt à ne rien changer. Je suis avec d’autres un signe
de permanence dans le collège, dans la ville. Les élèves sont prêts à me
retrouver chaque année, les parents savent que je recevrai leurs enfants, même
le petit dernier. Les anciens élèves me croisent toujours dans la rue et la
génération suivante commence à arriver dans les classes. La belle continuité
quoi, bien rassurante. Non seulement rien ne me pousse dehors, mais tout semble
plutôt me retenir.
Ce qui nous attache aux choses ressemble à une
grosse corde faite de multiples fils enroulés bien serrés les uns autour des
autres. Tant qu'il reste un fil on est toujours liés. L'autre jour, le dernier
fil a lâché. Comme ça, sans raison. J'ai su que j'allais partir. Depuis je suis
mieux dans mon travail, plus maîtresse, plus organisée. Mes cours se sont
densifiés parce que chacun est peut-être le dernier de ma série. Mon regard est
généreux. Je trouve les élèves plus émouvants et stimulants que jamais avec
leurs maladresses, leurs passions, leurs premières, leur curiosité, leurs
refus. A la fois je me sens à l’autre bout du temps, et en même temps du même
côté qu’eux. Mon esprit a plus d’acuité. J’ai un sentiment de liberté accru.
J’ose penser. J’ose dire « non ». Et dire « oui ! ».
Il me semble que c’est ce qui arrive quand on est sur le quai d’une gare et
qu’on va se quitter. Tout l’important jaillit, à ce moment-là.
| Photo : Stéphane Friedelmeyer** |
Si j’arrête là… Ca veut dire d’abord que je
laisse mon métier de prof où il en est, tel je l’ai fait. Tricot pas terminé
sur les aiguilles. Pour certains aspects je continue nettement de progresser,
de m’affiner. Je ne me suis jamais sentie plus à l’aise, capable de maintenir
ouverte une distance et une proximité vivantes avec les groupes, pour observer
mieux, suivre mieux ou lâcher mieux. Capable de tenir des classes, même
difficiles. Parfois elles m’auront, mais je les tiens. Et j’aime, j’aime ces
corps à corps où je mène à bout de bras les grands groupes, de détours en
surprises, de silences percutants en gestes infimes. Me voilà capable de rire
même, et de faire rire, et ça c’est un signe. Ca y est… Je pourrais presque
dire que je l’ai, ma revanche, après mes débuts où les problèmes de discipline
ont été forts, où la conquête d’une forme d’autorité a été coûteuse en tout, en
temps, en énergie, en argent (il fallait que je comprenne pourquoi et comment).
Et puis il y a mes manques dans lesquels finalement je n’ai pas tellement avancé. J’ai toujours eu des tendances à la digression, à saisir des signes dans la classe pour faire des détours buissonniers. J’aime trop et j’ai trop besoin de l’improvisation. C’est là que je me sens le mieux, que je me sens grande. Je n’ai jamais réussi à me tenir à ce que j’avais prévu. Mais voilà, ça restera en l’état. Et cela me demande d’accepter de renoncer, d’en finir avec l’illusion de perfectibilité, voire de perfection, toujours envisageable tant qu’on est en chemin. Je dois quitter le rêve doux et narcissique de devenir le prof exceptionnel qui marquera les élèves…
Si j’arrête là… Toutes les fois sont des
dernières. Vite. Testament. Si je ne dois plus rien leur faire écouter, alors
il faut qu’ils entendent ça. Ca. Et ça ! Ca, en ce moment c’est le
« confutatis » du Requiem de Mozart. Derrière ma porte on l’entend
monter, clamer, claquer. Et je rajoute tout ce qu’il faut pour que les élèves
ne passent pas à côté, la mort à 35 ans, Confutatis, et la peur de
l’enfer, Maledictis, et l’espoir des anges pour qui il compose, Voca
me, en qui il veut bien croire, Voca me, qu’il veut bien même
inventer en composant pour eux. Et dans la salle pas un ado ne bouge, Mozart à
la fois les écrase et les élève sur leur chaise. C’est pour cela que ça
s’appelle un chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre ça a aussi la particularité de ne
servir à rien. Jusqu’au jour où vous en avez besoin, parce que plus rien ne va
de soi, parce que la brume casse les vitres. Jusqu’au jour où vous découvrez
que cette musique-là elle était en vous, et qu’elle comble vos pièces
manquantes. Mes auditeurs du jour, ils n’ont pas encore de brume, et pas de
pièces qui manquent. Mais la musique ils l’auront désormais en eux aussi, tous,
et elle réapparaîtra peut-être un
jour, dans longtemps. Ils auront oublié quand qui comment, mais ils n’auront
pas oublié la musique.
Si j’arrête là, ce qui me manquera le plus,
c’est d’entendre les voix, les petites voix soleil d’enfants, la voix lune des
jeunes filles, et surtout les voix de garçons qui se métamorphosent sous mes
oreilles, m’offrant les premières marques du passage des corps. Il reste peu de
rites de société dit-on. La mue pour les garçons en est un que je marque
toujours avec un grand sourire de bienvenue et un changement dans l’espace
puisque la nouvelle voix grave rejoint le clan des presqu’hommes sous les yeux
de tous. C’est toujours fête. D’autant que souvent le chant, la classe, en sont
transformés peu à peu. Me manquera aussi de faire apparaître les voix, en tout
premier à leur propriétaire. Ca a commencé pendant ma première année, quand
j’ai enregistré Régis, un loulou de 3e, dans des chansons de Renaud.
Mistral gagnant. La pêche à la ligne. Et à qui j’ai emporté à Auxerre
l’an dernier l’enregistrement négligé pendant 19 ans. Régis qui m’a présenté sa
femme, son petit garçon, et son boulot où il partait à 7 heures en costume
cravate. Combien se sont ainsi surpris eux-mêmes ? Vocation. S’entendre.
J’appelle. Ils répondent. Si j’ai parfois pu avoir l’impression, en cours de
français, de me transformer en chef de choeur tellement ça répondait avec
justesse, c’est parce que les chœurs j’avais eu le temps de les sculpter du
bout de mes doigts, et eux le temps de façonner mes mains, mes bras. Echange.
Donner. Recevoir. On va ensemble. Et le prof part avec les élèves, il marche
devant, il va chercher chacun. Il prend et renvoie ce qui vient. C’est un
privilège fabuleux de pouvoir montrer aux autres ce qu’il y a de bon en eux, on
se demande toujours tellement à soi-même. En musique on n’a même pas besoin des
mots pour ça. On chante ensemble, et voilà, le bon vient. Le meilleur de
soi avec le meilleur des autres. Le mot qui rime avec voix, c’est Joie… *
F comme Fin de la joie ?
F comme Fin de la joie ?
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-Alors, c'est la fin de la joie, ce nouveau travail ?
-Tu le sauras bientôt. Bientôt, pas tout de suite. Là j'ai pas le temps. Tu te souviens ? J-8 pour le dossier. Mais je prends des notes pour presque tout te raconter. Retrouve-moi bientôt sous mon chêne.
-Sous son chêne ? Qu'est-ce qu'elle raconte, la rédac' ?
*Les deux derniers paragraphes de ce billet ont été publiés dans le numéro 490 des Cahiers pédagogiques "Le temps d'apprendre". Le numéro nouvelle maquette à ne pas louper !
**Stéphane Friedelmeyer est CRAPiste.
Vous pouvez découvrir ses photos sur http://paysagesdereves.free.fr/