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lundi 7 novembre 2011

Avant, j'étais prof




Avant, il y a quelques semaines et depuis des siècles, avant, j'étais prof. 


Un jour de l'année scolaire 2010-2011 


J’ai vu beaucoup de monde partir du collège. C’est toujours sans retour. Je sais comment ça fait ici quand ils n’y sont plus, mais je ne sais pas comment c’est là-bas quand on n’est plus ici. Ca ressemble à l’idée que je me fais du départ d’Orphée ne devant surtout pas se retourner, sauf à perdre son aimée. Rien ni personne autour ne me pousse dehors, cela dit. Au contraire, et c’est ce qui rend l’affaire si difficile. Tout m’encouragerait plutôt à ne rien changer. Je suis avec d’autres un signe de permanence dans le collège, dans la ville. Les élèves sont prêts à me retrouver chaque année, les parents savent que je recevrai leurs enfants, même le petit dernier. Les anciens élèves me croisent toujours dans la rue et la génération suivante commence à arriver dans les classes. La belle continuité quoi, bien rassurante. Non seulement rien ne me pousse dehors, mais tout semble plutôt me retenir. 

Ce qui nous attache aux choses ressemble à une grosse corde faite de multiples fils enroulés bien serrés les uns autour des autres. Tant qu'il reste un fil on est toujours liés. L'autre jour, le dernier fil a lâché. Comme ça, sans raison. J'ai su que j'allais partir. Depuis je suis mieux dans mon travail, plus maîtresse, plus organisée. Mes cours se sont densifiés parce que chacun est peut-être le dernier de ma série. Mon regard est généreux. Je trouve les élèves plus émouvants et stimulants que jamais avec leurs maladresses, leurs passions, leurs premières, leur curiosité, leurs refus. A la fois je me sens à l’autre bout du temps, et en même temps du même côté qu’eux. Mon esprit a plus d’acuité. J’ai un sentiment de liberté accru. J’ose penser. J’ose dire « non ». Et dire « oui ! ». Il me semble que c’est ce qui arrive quand on est sur le quai d’une gare et qu’on va se quitter. Tout l’important jaillit, à ce moment-là.

Photo : Stéphane Friedelmeyer**
Désormais je vois mieux apparaître cette continuité passé-présent-futur et tout ce qui fait que le collège, ma salle, c’est chez moi. Il ne reste que quelques signes d’un avant moi. Le vieux piano qu’on ne songerait même plus à accorder. Des 33 tours que je n’ai pas eu le courage de jeter. Une photo de choristes flûte à la main, qui doivent avoir la trentaine maintenant. Tout le reste déroule mes seize ans dans les murs, et je ne compte pas les quatre ans que j’y ai passés en tant qu’élève. Un bateau peint par ma belle-mère, qui a servi de décor dans « Jazz à l’âme ». Des citations de l’atelier calligraphie. Des photos de discussions philo avec mon cher Christophe. Une petite boîte à objectifs en français, qu’on remplissait en septembre et rouvrait en juin. L’affiche du salon du retour au calme, au fond contre le mur, pour mes empêcheurs de faire les cours en rond. Et puis, plus récents, les micros, l’ordinateur sur vidéoprojecteur. Pour après moi.


 
Si j’arrête là… Ca veut dire d’abord que je laisse mon métier de prof où il en est, tel je l’ai fait. Tricot pas terminé sur les aiguilles. Pour certains aspects je continue nettement de progresser, de m’affiner. Je ne me suis jamais sentie plus à l’aise, capable de maintenir ouverte une distance et une proximité vivantes avec les groupes, pour observer mieux, suivre mieux ou lâcher mieux. Capable de tenir des classes, même difficiles. Parfois elles m’auront, mais je les tiens. Et j’aime, j’aime ces corps à corps où je mène à bout de bras les grands groupes, de détours en surprises, de silences percutants en gestes infimes. Me voilà capable de rire même, et de faire rire, et ça c’est un signe. Ca y est… Je pourrais presque dire que je l’ai, ma revanche, après mes débuts où les problèmes de discipline ont été forts, où la conquête d’une forme d’autorité a été coûteuse en tout, en temps, en énergie, en argent (il fallait que je comprenne pourquoi et comment).

Et puis il y a mes manques dans lesquels finalement je n’ai pas tellement avancé. J’ai toujours eu des tendances à la digression, à saisir des signes dans la classe pour faire des détours buissonniers. J’aime trop et j’ai trop besoin de l’improvisation. C’est là que je me sens le mieux, que je me sens grande. Je n’ai jamais réussi à me tenir à ce que j’avais prévu. Mais voilà, ça restera en l’état. Et cela me demande d’accepter de renoncer, d’en finir avec l’illusion de perfectibilité, voire de perfection, toujours envisageable tant qu’on est en chemin. Je dois quitter le rêve doux et narcissique de devenir le prof exceptionnel qui marquera les élèves…

Si j’arrête là… Toutes les fois sont des dernières. Vite. Testament. Si je ne dois plus rien leur faire écouter, alors il faut qu’ils entendent ça. Ca. Et ça ! Ca, en ce moment c’est le « confutatis » du Requiem de Mozart. Derrière ma porte on l’entend monter, clamer, claquer. Et je rajoute tout ce qu’il faut pour que les élèves ne passent pas à côté, la mort à 35 ans, Confutatis, et la peur de l’enfer, Maledictis, et l’espoir des anges pour qui il compose, Voca me, en qui il veut bien croire, Voca me, qu’il veut bien même inventer en composant pour eux. Et dans la salle pas un ado ne bouge, Mozart à la fois les écrase et les élève sur leur chaise. C’est pour cela que ça s’appelle un chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre ça a aussi la particularité de ne servir à rien. Jusqu’au jour où vous en avez besoin, parce que plus rien ne va de soi, parce que la brume casse les vitres. Jusqu’au jour où vous découvrez que cette musique-là elle était en vous, et qu’elle comble vos pièces manquantes. Mes auditeurs du jour, ils n’ont pas encore de brume, et pas de pièces qui manquent. Mais la musique ils l’auront désormais en eux aussi, tous, et elle réapparaîtra peut-être un jour, dans longtemps. Ils auront oublié quand qui comment, mais ils n’auront pas oublié la musique.
Si j’arrête là, ce qui me manquera le plus, c’est d’entendre les voix, les petites voix soleil d’enfants, la voix lune des jeunes filles, et surtout les voix de garçons qui se métamorphosent sous mes oreilles, m’offrant les premières marques du passage des corps. Il reste peu de rites de société dit-on. La mue pour les garçons en est un que je marque toujours avec un grand sourire de bienvenue et un changement dans l’espace puisque la nouvelle voix grave rejoint le clan des presqu’hommes sous les yeux de tous. C’est toujours fête. D’autant que souvent le chant, la classe, en sont transformés peu à peu. Me manquera aussi de faire apparaître les voix, en tout premier à leur propriétaire. Ca a commencé pendant ma première année, quand j’ai enregistré Régis, un loulou de 3e, dans des chansons de Renaud. Mistral gagnant. La pêche à la ligne. Et à qui j’ai emporté à Auxerre l’an dernier l’enregistrement négligé pendant 19 ans. Régis qui m’a présenté sa femme, son petit garçon, et son boulot où il partait à 7 heures en costume cravate. Combien se sont ainsi surpris eux-mêmes ? Vocation. S’entendre. J’appelle. Ils répondent. Si j’ai parfois pu avoir l’impression, en cours de français, de me transformer en chef de choeur tellement ça répondait avec justesse, c’est parce que les chœurs j’avais eu le temps de les sculpter du bout de mes doigts, et eux le temps de façonner mes mains, mes bras. Echange. Donner. Recevoir. On va ensemble. Et le prof part avec les élèves, il marche devant, il va chercher chacun. Il prend et renvoie ce qui vient. C’est un privilège fabuleux de pouvoir montrer aux autres ce qu’il y a de bon en eux, on se demande toujours tellement à soi-même. En musique on n’a même pas besoin des mots pour ça. On chante ensemble, et voilà, le bon vient. Le meilleur de soi avec le meilleur des autres. Le mot qui rime avec voix, c’est Joie… *

F comme Fin de la joie ?


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-Alors, c'est la fin de la joie, ce nouveau travail ? 
-Tu le sauras bientôt. Bientôt, pas tout de suite. Là j'ai pas le temps. Tu te souviens ? J-8 pour le dossier. Mais je prends des notes pour presque tout te raconter. Retrouve-moi bientôt sous mon chêne. 


-Sous son chêne ? Qu'est-ce qu'elle raconte, la rédac' ?

*Les deux derniers paragraphes de ce billet ont été publiés dans le numéro 490 des Cahiers pédagogiques "Le temps d'apprendre". Le numéro nouvelle maquette à ne pas louper !





 
**Stéphane Friedelmeyer est CRAPiste. Vous pouvez découvrir ses photos sur http://paysagesdereves.free.fr/